Au sujet des dernières grèves des intermittents, la CGT Spectacle a décidé d'envoyer une lettre ouverte au Président de la République monsieur Jacques Chirac
Paris, le 18 juillet 2003
Monsieur Jacques Chirac
Président de la République
Palais de l’Elysée
55 rue du Faubourg St Honoré
75008 PARIS
Monsieur le Président de la République,
Nous vous avons écouté avec une grande attention le 14 juillet dernier, en
particulier lorsque vous avez réitéré votre adhésion à l’ « exception culturelle »
pour laquelle vous avez toujours déployé votre ténacité légendaire.
Les 650 artistes, signataires de la lettre que vous aviez devant vous saluaient
comme une « grande victoire » - dans laquelle notre pays et votre action à sa
tête ne comptent pas pour peu - la future inscription de cette « exception
culturelle » dans le traité constitutionnel européen en gestation.
Vous avez explicitement exprimé votre accord avec cette lettre qui indiquait
pourtant que « dans le même temps, nous avons connu ensemble une grande
défaite : la signature au sein de l’UNEDIC…. ». Vous avez cherché à dissiper
cette expression de défaite par l’annonce de deux mesures : condamner et
sanctionner les abus, notamment par l’inspection du travail et un système
d’aide à la création culturelle.
Si nous saluons votre résolution, nous restons perplexes devant les
contradictions que nous y lisons.
Lorsque le pouvoir politique - élus et gouvernement - depuis des années
attribue chichement son financement à la télévision publique ; lorsque,
surtout dans l’audiovisuel, comme dans le spectacle vivant, toutes les
interventions concourent à peser sur la masse salariale, n’est-ce pas
inciter les directions à la solution simpliste d’imposer à leurs salariés du
travail dissimulé, en reportant la charge de leurs revenus sur l’UNEDIC ?
Toutes ces initiatives récurrentes paraissent contradictoires avec la volonté
actuelle de sanctions.
Nous nous félicitons de la volonté d’endiguer les abus par de sévères
contrôles, nous inclinons davantage vers leur prévention.
L’aide à la création, qui pourrait ne pas s’en réjouir ?
Mais quelle sera son ampleur ? Recoupera-t-elle le plan d’urgence de 20
millions déjà annoncé par votre Ministre de la Culture « pour le soutien et le
développement de l’emploi et des techniciens » ?. Nous nous souvenons
aussi que l’« aide à la création » était l’ancienne dénomination de l’actuelle
« aide au projet » dont les candidats ne peuvent prétendre à postuler deux
ans de suite et dont les enveloppes diminuent. Un nouveau plan d’aide
conduirait à coup sûr quelques compagnies à offrir quelques cachets
supplémentaires, il n’endiguerait pas l’hémorragie massive qui frappera au
cœur les métiers du spectacle.
Au plan international, vous avez su résister aux visions simplistes et
reposantes. Vous avez su manifester un courage politique hors du commun,
lors de la guerre en Irak dans une période de tension internationale extrême,
comme lors des périodes de lobbying intense pour une marchandisation
généralisée des services y compris en Europe.
Vous avez su résister à la puissance et à la domination, à l’unilatéralisme.
Vous pouvez mieux que quiconque comprendre notre détermination face à
l’unilatéralisme et au coup de force du MEDEF.
Cependant, aucune note d’aucun conseiller, si remarquable qu’il soit, ne peut
décrire, ni faire ressentir ce que souffre la pâte humaine dont est composé le
corps des salariés du spectacle.
Assimiler le rejet unanime d’un accord qui dépèce et ampute ce corps à
d’autres conflits entre salariés et employeurs n’est pas faux certes, mais
comme toute conceptualisation abstraite, ce résumé hâtif ne rend pas compte
de la souffrance réelle que ressentent les professionnels.
Déjà, séparer artistes et techniciens à la hache témoigne d’une
méconnaissance profonde de notre fonctionnement. S’il est vrai que le
spectacle vivant d’une part, l’audiovisuel, le cinéma d’autre part s’inscrivent
dans des économies de temps et de conditions de travail très différentes dont
rendent compte nos accords collectifs, dans chacun de ces champs toute
coupure artificielle entre ceux qui concourent au même objectif, la réalisation
d’une œuvre, est un dépècement.
Mais installer cette centrifugeuse qu’est l’accord du 27 juin conduirait à
l’éjection de milliers de professionnels du régime d’assurance chômage :
selon les statistiques même de l’UNEDIC, 39,2 % des artistes indemnisables
déclarent moins de 550 heures sur une période de référence de 12 mois ; si
l’on exige de ces mêmes professions d’effectuer 507 heures sur 10 mois pour
les techniciens, 10,5 mois pour les artistes, ce sont bien plus de 30 % des
professionnels qui seront exclus immédiatement de l’accès aux allocations de
chômage, puis d’autres suivront au gré des hasards de l’emploi et des
accidents de carrière. C’est qu’ils sont les plus légers, les plus précaires, à
employeurs multiples, réellement soumis aux aléas du « marché de l’emploi ».
Et resteront au fond douillet et sécurisant de la centrifugeuse, les salariés
lestés par un contrat à tacite reconduction permanent avec un employeur,
assurés en 10 mois (ou 10,5 mois) de faire plus de 507 heures, puisque dans
le contrat non écrit que leur impose l’employeur, le nombre d’heures de travail
dissimulé augmente leurs revenus et diminue la masse salariale aux frais de
l’UNEDIC.
Le MEDEF, suivi par des organisations syndicales particulièrement
minoritaires dans le spectacle, a fait le choix d’une élimination à l’aveugle non
pas de « faux » intermittents, mais des « vrais » professionnels, sans doute
les plus précaires, mais pas obligatoirement les moins compétents ni les
moins talentueux, qui vivent aujourd’hui de leurs métiers, difficilement certes,
souvent avec des revenus modestes, et qui demain viendront grossir le flot
des Rmistes et des « chômeurs à temps plein ».
Or, nous sommes bien là au cœur de l’exception culturelle : la pérennité d’un
système de protection sociale contre le chômage que beaucoup nous envient
dans le monde est en cause. Ces fameuses Annexes VIII et X sont
consubstantielles à l’exception culturelle comme le sont les comptes de
soutien, les obligations d’investissement des chaînes, la politique du livre,
etc !…
Nous faisons appel à ce qui touche le plus profondément à votre engagement
dans ce domaine : comment pourrait-on se satisfaire d’une conception exaltée
et exaltante de l’exception culturelle au niveau international, mais où le souci
du devenir des artistes et des techniciens, de leur savoir-faire, de leur
créativité, de leur passion, générateurs de lien social, d’imaginaire collectif,
…et de richesses, compterait pour si peu ? !
Vous avez visiblement été sensible à l’argument du MEDEF sur le coût des
artistes et des techniciens pour les salariés du privé. C’est un argument
souvent avancé.
Tout au long de la longue histoire du Festival d’Avignon, les édiles
municipaux, comme les associations de commerçants ont volontiers insisté
sur son coût : ils n’avaient pas mesuré ce que coûtait son absence.
C’est une omission trop systématiquement commise : il est facile de chiffrer le
financement de la création, il est pratiquement impossible de chiffrer le coût
pour la collectivité nationale en carence de lien social, de politique de la ville,
d’aménagement du territoire, en déficit d’imaginaire collectif, en manque à
gagner de créations de richesses induites par nos activités.
Une seule page a dû suffire pour vous convaincre du déficit lié à notre
présence et vous faire réagir au nom de principe d’équité. Il est à craindre
qu’aucun dossier ne pourra chiffrer le déficit de liberté et de fraternité pour ce
pays, lié à notre disparition. La réalité seule montrera, trop tard, le gâchis.
Nous avons apprécié votre discours du 2 février 2002, à l’Elysée, lors de
l’invitation des professionnels et des organisations membres du Comité de
Vigilance pour la diversité culturelle dont nous sommes l’une des chevilles
ouvrières.
C’est au nom du respect que nous vous témoignons que nous vous exhortons
à tout faire pour que le protocole d’accord ne soit pas agréé par le
Gouvernement, à prendre le temps de voir diminuer ce fameux déficit par une
lutte efficace contre les tricheurs.
Nous vous appelons solennellement à initier des Etats Généraux de la Culture
qui aborderaient tous les aspects du financement de la création, de sa
production et de sa diffusion - y compris la nécessaire réforme de l’assurance
chômage, pour laquelle nous comme d’autres, avons des propositions
constructives à formuler ; des Etats Généraux qui, dans le débat et le dialogue
devraient déboucher sur une Loi d’Orientation pour la Culture, fondement
concerté d’une grande politique publique.
Nous vous adressons, Monsieur le Président de la République, l'expression
de notre plus haute considération.
Jean Voirin
Secrétaire Général
Plus d'infos:www.fnsac-cgt.com
La suite des mobilisations
La Fédération des Syndicats CGT du Spectacle maintient son préavis de grève, appelle plus que jamais à la mobilisation, sous toutes ses formes, dont la grève.
Prochaine étape - dans le processus d'agrément - le matin du vendredi 25 juillet à la Délégation à l'Emploi et à la Formation Professionnelle, 7 Square Hymans 75015 Paris, première réunion du Conseil Supérieur de l'Emploi.